Pourquoi les avocats acceptent-ils des conditions de travail déplorables ?

Mardi 8 octobre 2019 a eu lieu la soirée « Départ de la profession » organisée par le Barreau de Paris. Plus qu’une fête, cette soirée a été l’occasion pour les anciens avocats présents de partager leur parcours et les raisons de leur départ de la profession d’avocat (la « Profession »).

Relations humaines dégradées, manque de perspectives, lourdeur des charges, ingratitude du statut de collaborateur libéral, absence de formation par l’associé•e, absence d’indépendance intellectuelle, de responsabilisation et d’autonomie dans le travail, manque de reconnaissance, difficulté à se développer, difficulté à concilier vie professionnelle et vie personnelle, ont été, malheureusement – et sans grande surprise -, les raisons invoquées par les anciens avocats présents.

Une avocate a travaillé pendant 10 ans comme collaboratrice libérale d’une avocate en fin de carrière (65-75 ans), commençant avec une rétrocession d’honoraires au tarif de l’Ordre et terminant 10 ans plus tard, avec cette même rétrocession augmentée péniblement de 1000€ par mois. Une autre exerçait dans une grosse structure et a eu l’impression d’être demeurée stagiaire pendant 2 ans. Une autre encore a vécu le mythe du patron colérique et fou qui jette des objets à la figure de son collaborateur. 

Globalement donc, des conditions d’exercice inacceptables, que ce soit en raison de relations humaines déplorables, d’une trop grande précarité ou d’absence de possibilité de s’accomplir par un travail intellectuellement satisfaisant, source de sens et de développement continu, qui ont mené à un départ de la profession.

Pourtant il existe aussi des avocats épanouis, que j’étudie via mon podcast Fleur d’avocat.

Parmi mes invités, certains ont eu affaire à des Confrères fous (Loïc PadonouCaroline DiotJennifer Halter ou encore Sandra Azria).

D’autres ont été dans une collaboration ne leur permettant pas de concilier vie professionnelle et vie professionnelle (Antoine DelacarteCloé ProvostLucie ZeltzNelly Criquet), ou bien ne leur donnant pas de satisfaction intellectuelle, par manque de sens, d’intérêt pour les dossiers traités, par rapport aux tâches demandées ou encore à la manière dont les clients étaient gérés (Antoine DelacarteLucie ZeltzLaurence DuvalKarine De Luca, Doriane Brillier-Laverdure). 

Collaborateurs comme associés ont pu manquer de perspective dans leur cabinet (Valérie ColinVincent FillolaGuillaume ArriguiCaroline DiotLouis-Bernard BuchmanBernard Lamon). 

Mes invités ont donc également été confrontés à des difficultés : leur parcours professionnel n’a pas été exceptionnellement doux et sans heurts. Il ne s’agit pas d’avocats qui auraient juste eu la chance de tomber sur un mentor sympathique ou sur le bon cabinet et de se voir offrir l’opportunité d’une collaboration libérale sans accroc leur permettant de se développer et de s’épanouir.

Voilà ce que j’ai découvert en réalisant ce podcast : que ces avocats épanouis sont des personnes qui ont dit « non » à certaines conditions d’exercice. Ils n’acceptent simplement pas certaines conditions de travail.

S’ils n’ont pas d’autre choix que de rester, ou si rester demeure la meilleure stratégie, ils prennent soin de ne pas se positionner en victime et se concentrent sur leur objectif et la raison de leur présence dans ce cabinet. Sinon, ils changent de cabinet ou s’installent à leur compte. Ou encore, ils renégocient leur charge de travail et/ou le type de dossiers qui leur sont confiés. 

Cela dit, d’où leur vient cette volonté ? 

Ils savent pourquoi ils sont là et ce qu’ils veulent. C’est une première chose (loin d’être évidente pour tout le monde). 

Mais avant tout, ils ont confiance. Confiance en eux, en l’avenir, en leur capacité à exercer autrement (avec des personnes avec qui ils auront envie de travailler, sur des dossiers qui leur plaisent, dans un rapport client qui leur correspond, à un rythme qui leur convient, ou encore dans une ville dans laquelle il se sentent bien, etc.).

Je ne m’attarderai pas sur l’importance de la confiance en soi, Kami Haeri le fait bien mieux que moi notamment dans son interview sur Fleur d’avocat. Je dirai en revanche que je ne suis pas étonnée du fait que tant d’avocats manquent de cette confiance en eux qui permet de s’affirmer et de dire « non ». 

La confiance en soi relève de multiples et complexes facteurs relevant de l’environnement social initial (la famille, l’école, etc.) sur lequel la Profession a peu d’influence. Néanmoins la culture des études supérieures en droit, sur laquelle cette fois, j’estime que la Profession peut avoir un impact, a également son rôle à jouer.

À cet égard, je souligne les propos tenus par Alexis Grail, qui est aussi allé en faculté de langues et a donc pu faire une comparaison lui permettant de dire que « finalement, les petits soldats qu’on devient à la sortie de l’EFB, prêts à accepter beaucoup de choses, ça date de très longtemps ».

Et oui, parce qu’à la faculté de droit, le discours majoritaire, c’est qu’il n’y a pas de place pour tout le monde, que les places sont chères et réservées à ceux qui auront fait leurs études dans certaines la bonne faculté, auront obtenu le bon double diplôme / Magistère / DJCE, puis le bon M2, voire les bons M2, plus une école de commerce ou (si ce n’est pas « et » !) un LLM. Et aussi des stages, et pas n’importe où. D’ailleurs on n’accède pas à certains cabinets comme ça, il faut justement être dans la bonne fac/filière, avoir déjà fait des stages (ou venir de la bonne famille, ce qui est souvent lié à ces deux autres prémisses).

Et puis que la profession d’avocat c’est dur, on travaille beaucoup, on fait de gros horaires, c’est comme ça. La Profession est comme ça. 

Et aussi que réussir dans la Profession c’est devenir associé dans une grosse structure, ou bien un ténor du Barreau (encore mieux si un ténor dans une grosse structure). De préférence à Paris.

Dans ce contexte, ce n’est pas étonnant que les étudiants postulent tous auprès des mêmes cabinets, cabinets qui eux reçoivent des CV qui sont tous identiques (comme le souligne mon invité de l’épisode #36 qui sera diffusé le 31 octobre).

Pas étonnant non plus qu’une fois en stage, puis en collaboration, les avocats acceptent tout et surtout n’importe quoi. Parce qu’on leur a bien fait comprendre, expressément ou insidieusement, que l’herbe n’était pas plus verte ailleurs. Que la moindre insatisfaction du patron peut entraîner la rupture du contrat (grâce à la magie du contrat de collaboration libérale). Qu’ils sont parfaitement remplaçables et substituables. Qu’il y a trop d’avocats et pas assez de clients et que donc c’est trop dur de développer sa clientèle. Que donc ne valant rien ou pas grand chose, et n’ayant pas de meilleure alternative, il leur reste à rester dans des conditions d’exercice déplorables sans poser leurs conditions. Voire à remercier qu’on les garde et qu’on leur donne du travail.

Mais au fait, à qui profite ce discours ? Qui a intérêt à ce que surtout, les avocats (jeunes, mais pas que) ne prennent pas conscience qu’en réalité leur diplôme et leurs compétences ont de la valeur, qu’ils trouveront une autre collaboration ou un autre travail, que le marché du droit explose et se diversifie, qu’il y a des besoins non satisfaits et donc de la place pour de nouveaux acteurs ? Mais également que recruter la bonne personne puis former un nouveau collaborateur coûte cher, et aussi que les clients des cabinets n’aiment pas tellement changer d’interlocuteur, et que pour toutes ces raisons ils ne sont pas si interchangeables que ça. 

Qui ? Celles et ceux qui offrent des conditions de travail déplorables. 

J’espère qu’en écoutant les parcours de Fleurs d’avocat, les étudiants, élèves-avocats, jeunes et aussi moins jeunes avocats qui en ont besoin gagnent progressivement confiance dans le fait qu’il y a autant de définitions de la réussite que de personnes et de manières d’exercer que d’avocat. Qu’on peut avoir des enfants et s’en occuper tout en étant avocat. Que finir au plus tôt à 20h n’est pas une fatalité. Que le télétravail est une réelle possibilité. Qu’il est possible de s’installer, de développer une jolie clientèle et de bien vivre de son métier. Qu’il est possible d’être bien dans sa robe.

Ce n’est pas facile, mais c’est possible

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