L’autruche au pied du mur.

Samedi matin au réveil, ouvrant machinalement Instagram (vous remarquerez ma très saine morning routine), j’ai pu lire le message suivant envoyé par une auditrice :

As-tu des retours sur les mesures prises par certains cabinets parisiens en cette période ? Le mien fait l’autruche.”

Je lui ai donné quelques sons de cloches tirés de mes connaissances et de ce que je vois passer sur les réseaux sociaux, avant de lancer une petite enquête pour en savoir plus.

Les résultats de cette enquête, fermée dimanche 16 mars à 18h35, sont ici*.

Il faut souligner ce qui fonctionne. Certains cabinets ont anticipé et ont mis en place une organisation en conséquence. Des associés et des managers se rendent disponibles. Une participante souligne que, dans son cabinet, la distance n’affecte pas l’efficacité du travail d’équipe et l’aide mutuelle en cas d’urgence. Une autre indique même que “L’associé pour lequel je travaille finance le matériel information nécessaire au télétravail dans de bonnes conditions (imprimante, écran, etc.)“. Nombreux sont celles et ceux qui soulignent la qualité et la pertinence de leurs équipements. Ces témoignages positifs seront je l’espère un encouragement pour les équipes dans lesquelles la situation est plus difficile !

S’agissant des équipement, on peut noter que 64% des répondants estiment que les équipement dont ils disposent leur permettent de télé-travailler dans de bonnes conditions. Ils sont 87% à disposer d’un ordinateur portable, 56% à avoir accès au serveur du cabinet à distance, et 25% à avoir une imprimante chez eux. Côté pistes d’amélioration, ils sont 47% à souhaiter bénéficier d’un accès à distance au serveur, 45% aimeraient avoir un grand écran et 43% une imprimante.

Si l’on se concentre sur les collaborateurs, sans surprise, ceux qui ont une activité contentieuse souhaitent le renvoi des dossiers. L’annulation des rendez-vous client est également sollicitée. S’agissant de l’organisation et des équipements, parmi les souhaits pour améliorer le télétravail en général reviennent beaucoup l’accès au serveur, mais aussi la confiance, la bonne volonté, la compréhension, une politique précise et une organisation de l’équipe adaptée. Cette question de l’organisation est prégnante et l’absence d’instructions ou le caractère flou et à la carte de ces dernières pose un réel problème.

Je reste toutefois interloquée face aux cas de résistance contre l’adaptation dans ce contexte de crise, tant pour protéger la santé de ses collaborateurs que pour participer à l’effort collectif de lutte contre l’épidémie, et alors même que la manière d’exercer le permet notamment via le télé-travail. 148 personnes ont participé au sondage, dont 54% sont collaborateurs libéraux qui, à la question “Vous êtes collaborateur ou collaboratrice et aimeriez ne plus vous rendre au cabinet par prévention personnelle et collective. Vous sentez-vous libre de ne pas le faire ?” sont quand même 46% à répondre “non“. 22% déclarent par ailleurs “mon cabinet fait l’autruche” à la question concernant les mesures de prévention mises en place par le cabinet.

Et oui, parce que la profession d’avocat a beau être une profession libérale et intellectuelle, donc a priori particulièrement propice à la mise en place de mesures d’éloignement (en dehors des audiences, qui ne dépendent pas que des cabinets), je pense qu’il est important de souligner que ce weekend, à savoir après l’allocution du Président de la République tout de même assez clair sur l’importance de limiter ses déplacements et ses interactions physiques avec autrui, voir même après celle du Premier Ministre, les témoignages suivants ont été partagés :

  • Interdiction de télétravailler
  • Il n’est pas permis d’en faire
  • Nous n’avons toujours pas abordé ces questions. Aucun mot des associés !
  • Nous ne pratiquons pas le télétravail ce qui est tout bonnement honteux
  • Mon cabinet se fichant des collaborateurs, rien ne sera anticipé volontairement pour nous forcer à venir sur place
  • Aucune volonté de l’organiser
  • Pas d’information sur l’organisation du cabinet : c’est le grand flou !
  • Non, les associés considèrent qu’il n’y a pas de raison de faire de télé travail
  • L’associée pour laquelle je travaille ne croit pas au télétravail et refuse que son équipe travaille ailleurs qu’au cabinet.

C’est fascinant quand même de tenir à la présence physique de ses collaborateurs envers et contre toutes les recommandations publiques. De continuer à refuser toute discussion de fond sur l’organisation d’une équipe, ce dont vont avoir besoin le cabinet, les clients, et comment faire en sorte d’adresser ces besoins en fonction des moyens à disposition. À cet égard, une auditrice collaboratrice dans un cabinet d’affaires m’a fait part indépendamment du sondage que son cabinet les autorisait à faire du télétravail à condition que cela ne pose pas de problème de management. C’est quand même oublier que le management, c’est d’abord et avant tout l’affaire du manager, et que c’est d’abord à lui d’assurer que chacun puisse faire son travail dans de bonnes conditions.

On remarquera aussi que parmi les cabinets de + de 100 personnes, un semble n’avoir pris aucune mesure. Par ailleurs, pour un certain nombre de structures, c’est très équipe-dépendant, ce qui questionne la capacité à parler d’une seule voix et à donner des directives claires applicables à tous.

Je regrette de ne pas avoir inclus d’indication d’état émotionnel dans le sondage. Néanmoins, je peux dire que les collaborateurs qui ne sont tournés vers moi en l’absence de lignes directrices, de communication, et d’adoption de mesures de prévention cohérentes par rapport à la mobilisation du pays par ailleurs étaient anxieux mais aussi en colère, et je les comprends ! Les avocats sont réputés, désormais dans les médias grand public, pour leurs mauvaises compétences managériales et les piètres conditions de travail des collaborateurs. À défaut de moderniser leurs pratiques par envie de progresser, est-ce si inimaginable de le faire par mesure de santé publique ?

Il va être intéressant de suivre l’impact de cette crise sur l’organisation et l’équipement des cabinets d’avocats. C’est une opportunité pour les acteurs de l’innovation technologique dans le secteur comme pour les consultants en management et en organisation de mettre en avant leur valeur ajoutée, et ce qu’ils peuvent apporter pour soulager les avocats d’une partie de leurs soucis (comme pour les avocats vis-à-vis des justiciables)**.

Télé-travaillez bien, force et courage face à ce changement accéléré, et soutien à celles et ceux qui assureront les audiences maintenues.

Lilas Louise

*Certains cabinets ont annoncé tardivement des mesures de telle sorte que certaines participations n’étaient plus exactement d’actualité. Rétrospectivement, je regrette de ne pas avoir distingué un avant/après intervention du Premier Ministre samedi soir. Les résultats sont donc à lire avec cela en tête, même si je ne pense pas qu’il faille tout écarter pour autant. Entre-nous, je n’ai pas encore procédé à une analyse approfondie car 1) je n’ai pas encore apprivoisé la fonction croisé dynamique d’Excel et 2) j’ai finalement passé ma soirée à a) décider si j’allais oui ou non rentrer chez mes parents pour passer la période de confinement qui s’annonce ; puis b) ayant pris la décision de rentrer, me préparer psychologiquement à cette promiscuité prolongée inédite depuis plus de 10 ans qui s’annonce 🙂

**À cet égard, on peut souligner l’initiative de Jarvis légal de former et de mettre en place leur logiciel de cabinet dématérialisé gratuitement, ou encore celle du cabinet Calame Consulting d’accompagner gratuitement également les équipes dans la mise en place en urgence d’une organisation adaptée.

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