Avocats et coronavirus : problèmes et opportunités

La difficulté

Après plusieurs semaines de grève qui ont déjà bien entamé la trésorerie de nombreux cabinets, voilà que survient une épidémie sans précédent de notre mémoire. Une crise que nous n’avons pas vu venir, ou en tout cas pas comme ça (nous l’imaginions en effet plutôt causée par l’éclatement d’une nouvelle bulle financière ou par une catastrophe naturelle liée au réchauffement climatique que du fait d’une épidémie virale).

Les répercussions dans la profession d’avocat (comme ailleurs) ont été immédiates. Il y a les cabinets qui n’arrivent pas à tourner du fait d’une activité peu ou pas adaptée au télé-travail, notamment ceux qui exercent exclusivement en judiciaire. Les avocats dont l’activité s’y prête mais qui est quand même ralentie ou arrêtée car ils ne sont pas à l’aise avec les outils technologiques existants et/ou qu’ils n’avaient pas déjà mis en place de solution de cabinet dématérialisé. Ceux dont l’activité n’est pas encore affectée mais qui anticipent qu’elle le sera.

Et l’implacable logique du ruissellement se met en route. Certainement des cabinets en grande difficulté financière dont certains mettront peut-être la clef sous la porte. Ici des stages qui ne seront pas indemnisés. Là des recrutements annulés. Ailleurs des contrats de collaboration rompus en période d’essai, ou en période normale d’ailleurs.

À l’instar de l’épidémie, la dynamique est exponentielle. Un cabinet touché ce sont autant de collaborateurs, stagiaires, personnels salariés et prestataires de services concernés. Des loyers suspendus, de la consommation reportée, et ainsi de suite. En revanche, contrairement à l’épidémie, l’ingrédient secret qui vient accélérer ou renforcer la survenance de ces conséquences n’est pas le déni ou l’insouciance, mais bien la peur, le stress et l’anxiété. Et donc le repli sur soi, la crispation, et la paralysie.

Êtes-vous vraiment étonnés que des cabinets qui ne sont pas équipés pour travailler à distance aient besoin que les équipes soient au bureau pour continuer de tourner ? Êtes vous sincèrement surpris que des managers qui ne savent pas manager, qui délèguent en fonction de la personne qui est présente au moment où ils ont besoin de quelque chose et qui ne font pas confiance à leurs collaborateurs (maladies qui expliquent l’excellente santé du “présentiel”), exigent de leurs collaborateurs qu’ils viennent au cabinet malgré les recommandations du gouvernement ? Moi pas.

L’ouverture

Cette crise est, j’en suis persuadée, une opportunité à de nombreux points de vue, à commencer par le coup d’accélérateur qu’elle vient mettre sur la transformation culturelle de la profession : transformation tant numérique qu’organisationnelle.

Il est dramatique que cette transformation se fasse dans l’urgence et le stress, avec un coût humain potentiellement énorme, et il faut tout faire pour que le moins de personnes possibles se retrouvent laissées pour compte. À cet égard, le CNB et les ordres sont mobilisés pour vous informer sur les mesures auxquelles vous pouvez avoir recours en cas de difficultés financières, et je vous invite à vous renseigner directement auprès d’eux. La déontologie est aussi là pour vous aider*.

Mais, si vous êtes en difficulté, je vous invite également à penser en termes de résolution de problèmes et d’opportunités d’autre part. Je pense notamment aux plus jeunes, aux élèves-avocats et aux collaborateurs.

Résolution de problème

Il s’agit d’être pragmatiques : que pouvez-vous faire ?

Je pense à cette collaboratrice avec qui j’ai échangé. Son associée souhaite qu’elle vienne au cabinet malgré le confinement. Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas à l’aise avec l’informatique (même en temps normaux) et qu’elle dépend d’elle pour des gestes du quotidien (et pour avoir été la stagiaire d’un associé qui avait des difficultés avec des gestes simples comme l’impression d’un mail, je vois très bien ce qu’elle traverse). Que peut faire cette collaboratrice ? Elle peut bien sur avoir recours à la force, rappeler la déontologie, saisir l’Ordre. Mais elle peut aussi répondre au besoin sous-jacent de son associée et faire preuve de pédagogie. Pourquoi lui proposer de l’assister à distance avec des tutoriels. Des captures écran step by step pour telle ou telle démarche. Des vidéos explicatives. Faire son possible pour que son associée devienne autonome à son tour**.

Je pense à cette autre collaboratrice qui travaille à distance mais qui se sent seule face à la charge de travail et qui regrette que son associée n’ait pas pris le lead pour la nouvelle organisation, les points à faire sur les dossiers. Oui, dans l’idéal c’est à son associée de le faire, c’est elle la manager. Mais soyons pragmatiques : pourquoi ne pas prendre les devants et proposer un point téléphonique journalier ?

Si votre cabinet n’est pas dématérialisé, pouvez-vous proposer des solutions ? Vous renseigner sur les offres mises en place par les différents fournisseurs*** ? Que pouvez-vous faire pour faciliter le déploiement ?

Bien sur, cela marche aussi pour les difficultés économiques. Si votre collaboration est remise en question par la trésorerie (et si vous avez envie de rester dans ce cabinet), c’est le moment ou jamais de vous former au développement de clientèle (d’autant plus qu’il me semble que le besoin de droit a rarement été aussi évident).

Cette dynamique implique donc, vous l’aurez compris, de mettre des mots sur la motivation réelle qui se cache derrière le blocage car c’est seulement une fois cette motivation identifiée que vous pourrez passer en mode proposition de solutions… Et pour ce faire, vous allez devoir dépasser votre point de vue. Vous mettre à la place de l’autre, votre manager, votre associé, votre collègue, votre client. Vous intéresser à son besoin. Et c’est difficile car comme nous l’avons vu supra, vous avez peur, vous être stressé, vous êtes anxieux. D’ailleurs vous lui en voulez de rompre le contrat de collaboration / refuser le télétravail / vous laisser gérer seul / vous demander de faire passer le confinement sur vos semaines de congés (de la même façon qu’il ou elle vous en veut peut-être de une pas comprendre ses difficultés économiques ou son besoin que vous soyez productif). Et donc vous êtes par définition replié sur vous alors que c’est le moment de vous mettre en mouvement vers l’autre**** pour proposer des solutions qui vous serviront aussi in fine.

Opportunités

Pour finir, un point sur le besoin de droit.

Comment se passe la garde d’enfant en période de confinement ? Quels sont les mécanismes actionnables pour assurer la pérennité de mon activité en fonction de mon statut ? Quid de mes salariés ? Comment divorcer de mon conjoint après le confinement ? Quels sont mes droits en qualité de locataire ? Je suis bailleur, quid des loyers ? Puis-je continuer à livrer pendant le confinement ? Telle clause dans tel contrat est-elle engagée ? Je m’interroge sur la qualité de ma prise en charge par un CHU débordé, une responsabilité peut-elle être engagée ? (etc., etc.)

Tant de questions se posent et c’est un moment idoine pour montrer aux justiciables, vos clients comme vos potentiels clients, que vous pouvez répondre à leurs questions et à leurs besoins et les accompagner dans leurs démarches. Il vous reste à réfléchir à l’art et la manière de le leur faire savoir, de trouver le bon canal de communication, de réfléchir à une offre adaptée. Bref, de faire du développement de clientèle. Votre activité est ralentie ? C’est peut-être le moment de faire ou de moderniser votre site internet, de pimper votre profil LinkedIn, de montrer votre expertise, de mettre en avant votre valeur ajoutée. Parce que oui, au cas ou vous en doutiez (et je connais de nombreux avocats qui en doutent), vous êtes utiles et votre expertise a de la valeur.

Prenez-soin de vous,

Lilas Louise

*Le CNB a rappelé que : “En premier lieu, chaque cabinet doit tout mettre en œuvre pour organiser le télétravail ou le travail à domicile tant de leurs salariés que de leurs collaborateurs libéraux afin de permettre la poursuite de l’activité malgré le confinement. Ces derniers ont d’ailleurs une totale liberté dans l’organisation de ces conditions de travail (Article 14.1 RIN), il ne pourrait donc leur être fait grief de travailler de chez eux y compris en l’absence de directive du cabinet en ce sens. La seule circonstance de la crise sanitaire du Covid-19, ne peut justifier la suspension du contrat de collaboration libérale, suspension qui n’est d’ailleurs aucunement prévue dans notre Règlement Intérieur National. Le confinement ne saurait en outre justifier d’imposer ni la modification du contrat de collaboration à libérale à temps plein en temps partiel, ni la prise de congés par les collaborateurs durant cette période. En deuxième lieu,  pour les activités, notamment justifiées par l’urgence ne pouvant être effectuées en télétravail (et qui doivent réellement demeurer exceptionnelles), il appartient aux avocats de respecter les consignes sanitaires de distanciation et de barrières et pour les confrères travaillant avec des collaborateurs, il est de leur responsabilité, de veiller à ce que ceux-ci ne soient pas exposer à la contamination dans le cadre de leur mission, en tout cas à prendre toute mesure pour réduire leur exposition au virus.

Le Bâtonnier de Paris s’est aussi prononcé dans ce sens : “Si de façon exceptionnelle et ponctuelle la présence du collaborateur.rice est requise (à savoir un dossier impossible à régler en télétravail et qui exige la présence physique du collaborateur.rice au cabinet), le cabinet a l’obligation de lui fournir et de prendre en charge un moyen de transport, type taxi ou VTC, afin de minimiser les risques qu’il fait encourir au collaborateur.rice, et à leurs proches, en le faisant venir. À défaut, et en cas de contamination du collaborateur.rice, le cabinet serait susceptible d’engager sa responsabilité tant à l’égard du collaborateur.rice, que déontologiquement et disciplinairement. Toute rupture ou suspension du contrat de collaboration au motif du refus de venir travailler pour raison sanitaire est, ou serait, de nul effet.” Il a également rappelé que les collaborateurs peuvent s’adresser à leurs référents collaboration (à Paris : referentcollaboration@avocatparis.org). L’UJA est également à vos côté avec le service SOS collaborateurs et SOS élève-avocats“.

**Vous rigolez, mais c’est ce que fait JB de Piko Piko (qui s’occupe de mon site internet – je vous recommande ses services). Il est hyper content que je puisse faire mes modifs toute seule, et moi je suis contente d’avoir des tutoriels pour faire mes modifications toute seule. On est donc tous les deux contents.

***jarvis legal propose en ce moment sa licence à titre gratuit, peut-être que d’autres fournisseurs proposent des offres similaires ?

****À ce sujet, je vous recommande l’excellente lecture de Que faire des cons ? de Maxime Rovere.

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